Wednesday, September 16, 2015

Article dans la libre de Alain Lorfèvre

Manu Dacosse, le directeur photo avec un viseur et peu de lumière

Il a commencé par tourner des courts métrages parodiques vers l’âge de seize ans. Mais en quelque quinze ans de carrière, Manu Dacosse est venu renforcer la caste des directeurs photo belges, très réputée à l’étranger.
Dans sa critique - élogieuse - d’"Alleluia" (2014) de Fabrice du Welz, le critique de "Variety" Peter Debruge qualifiait Manu Dacosse de "talent émergent" du cinéma belge. Le critique soulignait son travail, remarqué, sur "Amer" (2009) et "L’Etrange couleur des larmes de ton corps" (2014) du tandem Hélène Cattet et Bruno Forzani, tandem avec lequel le jeune directeur photo belge a fait ses armes dès leurs courts métrages. "L’étrange couleur…" lui a valu le Magritte 2015 de la meilleure image.
"Humainement, c’est un amour", lâche Joann Sfar, qui s’est battu pour avoir Dacosse sur "La Dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil". "Au départ, il y a une nécessité financière. Ce film a bénéficié du crédit d’impôt belge. Je devais avoir des techniciens belges. J’avais un budget minuscule mais je voulais faire des images soignées. Ma seule solution était de trouver quelqu’un venant de la série B et pour qui mon budget minuscule serait un budget conséquent. Quand j’ai vu ce que Manu Dacosse avait fait sur "Amer" et "L’Etrange couleur des larmes de ton corps", j’ai su qu’il ferait des prouesses. C’était stratégique."
Manu Dacosse n’était pourtant pas disponible aux dates requises : il œuvrait sur "Evolution" de Lucile Hadzihalilovic. "Mais Joann et le producteur belge, Versus Production, sont revenus à la charge" se rappelle le directeur photo. Finalement, le réalisateur et le directeur de la photo se rencontrent et découvrent leur goûts communs pour le cinéma noir américain ou le cinéma coréen moderne. L’envie de travailler est présente et le planning de tournage est adapté en conséquence.
Joann Sfar confesse avoir été surpris par les pratiques belges. "C’est un jeune cinéma où tous les techniciens sont polyvalents." Ce que le réalisateur recherchait - souplesse, efficacité, rapidité - fut au début source d’angoisse : "Il avait un peu peur quand il voyait que je sous-éclairais certaines scènes" se rappelle Manu Dacosse - dont cette pratique est une des marques de fabrique. Mais le résultat convainc rapidement le réalisateur français - qui loue aujourd’hui ce parti pris.
De son côté, le directeur photo a apprécié le travail avec un réalisateur "qui est d’abord un directeur artistique" "Joann exprime ses demandes à travers ses dessins. C’est à la fois contraignant, puisqu’il a une vision précise du résultat, mais aussi une bonne base de discussion." Les couleurs des décors, le style des vêtements, jusqu’au choix de la jupe ou des chaussures de Freya Mavor découlent directement de ses indications.
Le réalisateur nous a confié en entretien ne pas avoir aimé le scénario du film - "c’était un scénario d’un épisode de Columbo". Manu Dacosse nous le confirme : "le film, tel qu’il est, doit beaucoup à la vision de Joann. Le premier montage, qui respectait trop le scénario initial, n’était pas satisfaisant. Joann et le monteur se sont lâchés sur la version qui existe aujourd’hui. Au final, le film a plus de personnalité, plus de style."
Très sollicité, mais privilégiant les univers esthétiques fort et marqué - "In The Mood for Love" est un de ses films fétiches, le cinéma de Terrence Malick un de ses préférés - Manu Dacosse tourne pour l’instant à Berlin le premier film d’Helene Hegemann, une jeune écrivain qui a signé son premier roman à seize ans et qui débute comme réalisatrice à tout juste vingt ans. "C’est un film qui se déroule beaucoup de nuit, dans les boîtes. Je n’avais jamais mis les pieds à Berlin. C’est une ville très excitante à filmer."
Ensuite, le directeur photo enchaînera sur "La Confession" de Nicolas Boukhrief, une nouvelle adaptation de "Léon Morin, prêtre", avec Romain Duris. Il a aussi effectué cet été les repérages du prochain film de ses réalisateurs fétiches, Hélène Cattet et Bruno Forzani, qu’ils tourneront l’été prochain. En attendant, peut-être un jour, de filmer le sourire de Jessica Chastain - plaisir non coupable de directeur photo qui le fait rêver.

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